Longtemps taboue, la santé mentale est devenue une préoccupation partagée. À la faveur de la crise sanitaire, le sujet s’est imposé dans les médias, l’espace public, les sphères politiques et professionnelles, pour ne plus en sortir. La dégradation de la santé mentale des Français ces dernières années a constitué un signal autant qu’un appel à agir. Elle s’est accompagnée d’une libération de la parole et d’une prise de conscience de nos vulnérabilités individuelles et collectives. De sujet d’experts, la santé mentale est devenue un enjeu de société. C’est une avancée majeure dont il faut nous saisir.
La prévention en est la colonne vertébrale pour tous et l’accès aux soins, la pierre angulaire pour ceux dont la souffrance psychique entrave durablement les relations familiales, sociales ou professionnelles ou la vie quotidienne.
Face à l’essor des besoins ces dernières années, un constat s’impose : de trop nombreuses personnes sont restées sans solution, faute d’une offre de soins adaptée et suffisante, faute d’oser en parler ou de savoir qu’elles peuvent être aidées et soignées. Cette situation expose les personnes concernées à un risque accru d’évolution chronique de leurs troubles voire de passage à l’acte suicidaire.
L’Organisation mondiale de la santé plaide depuis longtemps pour un recentrage de nos systèmes de santé sur les soins de premier recours, considérés comme « le moyen le plus viable de s’assurer que les gens reçoivent les soins de santé mentale dont ils ont besoin ». Le 25 septembre 2025, la déclaration politique adoptée par les chefs d’État à l’Assemblée générale de l’ONU a réaffirmé avec force, et de façon inédite, la nécessité de renforcer le système de soin en santé mentale via les soins primaires et communautaires intégrés. Ces prises de position reposent sur une conviction forte : la prise en soins des troubles psychiques ne peut relever de la seule psychiatrie.
Parce qu’ils constituent une offre de proximité, accessible et non stigmatisante, les soins primaires sont au cœur de la solution
Parce qu’ils constituent une offre de proximité, accessible et non stigmatisante, les soins primaires sont au cœur de la solution. Ses atouts sont considérables : les médecins généralistes ont la confiance des patients, dont ils assurent un suivi global et au long cours. En première ligne de la prise en charge des troubles psychiques, ils accueillent les souffrances et reçoivent les plaintes. La santé mentale représenterait ainsi 30 % de l’activité d’un médecin généraliste selon le Collège de la médecine générale. Toutefois, ces derniers sont confrontés à des contraintes fortes (démographie médicale en baisse, formation insuffisante, temps de consultation limité) qui restreignent leur capacité à délivrer des soins de santé mentale adaptés et de qualité. Ainsi, près de 50 % des patients atteints de dépression ne seraient ni dépistés ni soignés en médecine générale. De même, une étude à l’international rapporte que seul un tiers des patients suivis en médecine générale et souffrant de dépression recevraient un traitement adapté et conforme aux recommandations de bonnes pratiques.
Comment relever le défi dans un système de santé à bout de souffle ? La réponse ne peut être que coopérative et pluridisciplinaire. Si les médecins généralistes sont la clé, ils ne peuvent agir seuls et doivent bénéficier du soutien d’autres acteurs.
Un très bel ouvrage collectif, Imaginer les soins primaires de demain (RMS éditions), explore des modèles qui ont fait leurs preuves, à l’image des « soins collaboratifs ». Largement validés par la recherche internationale, ils améliorent la rémission des troubles dépressifs et anxieux, le suivi des recommandations de bonnes pratiques, l’engagement des patients dans les soins ainsi que leur qualité de vie.
En France, le projet Sésame (Soins d’équipe en santé mentale) expérimente ce modèle. Il intègre, en soins primaires, un infirmier en psychiatrie travaillant en proximité avec le médecin généraliste, et un psychiatre en télé-expertise, en lien avec les ressources sociales, psychologiques et sanitaires locales. Déployé dans cinq départements franciliens avec le soutien de l’Assurance-maladie et de l’ARS Île-de-France dans le cadre de l’article 51, ce dispositif rencontre un large succès et montre des résultats prometteurs. Sésame n’est pas la seule réponse existante mais constitue une des formes les plus intégrées des coopérations à l’œuvre pour renforcer et outiller la médecine générale.
L’OMS nous le rappelle : « S’engager en faveur de la santé mentale, c’est investir dans une vie et un avenir meilleur pour tous. » Pour tenir cet engagement, nous devons repenser nos modèles d’action et nos organisations, dépasser le clivage entre sanitaire et social et faire de la santé mentale un levier de transformation collective. La réponse est résolument collective et collaborative, ou ne sera pas.
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